Arriver plus vite
200 kilomètres à avaler pour arriver à la campagne. Un trajet long et court à la fois. Dieu, que j'ai envie d’y être enfin ! Je renifle déja le doux oxygène de la nature, mes poumons
éclatent de bon air, je me réjouis aussi de rejoindre les bons amis qui m’attendent. Pourvu que l’on roule vite !
L’autoroute n’est pas trop ralentie, chouette ! Encombrée, certes, mais fluide quand même. On roule aux alentours de 100 , en vitesse moyenne… Ce qui est
évident, c’est que si j’arrive à tenir ma moyenne habituelle à 150, j’y serai bien plus vite…
Au fait, combien de temps pourrais-je gagner en roulant à 150 au lieu de 100 ou de 130 ?
je fais 200 Kilomètres
- à 100 à l’heure : 2 heures
- à 130 à l’heure : 1 h 33 minutes
- à 150 : 1 heure et 20 minutes
En roulant à 150 au lieu de 100, je vais donc gagner 40 minutes. Allons-y !!!
Celui qui prend la décision de rouler à 150 au milieu de la foule des autres conducteurs estime qu’il conduit très bien, voire mieux que les autres, qu’il
maîtrise totalement son bolide. Il oublie seulement qu’à 150 à l’heure, il doit faire plus confiance aux autres qu’à lui-même. Il omet volontairement de se poser la vraie question :
l’automobiliste dangereux est-il celui qui a trop confiance en lui, ou celui qui n’a pas assez…
Pourtant, il devrait prendre la peine de jeter un coup d’œil inquisiteur vers les autres voitures. De détailler ceux qui ont pris le volant ce même jour,
sur la même route que lui. Il s’apercevrait que manifestement il ne doit pas forcément compter sur des réflexes équivalents aux présumés siens chez les autres automobilistes. Que les dépenses
d’énergie physique, psychique et intellectuelle sont loin d’être identiques chez tous. Les volants sont manipulés par des sanguins et des bilieux, des trop sereins, des trop anxieux. Quelques-uns
ont besoin de plus de temps pour résoudre les problèmes, et vont se trouver désemparés si jamais ils se trouvent confrontés à un bolide surgissant à grande vitesse. Quelques autres sont là aussi,
sur la route qu’il emprunte présentement, dont rien ne prouve qu’ils sont aptes à conduire correctement une voiture.
Regarde ce couple de retraités dans sa guimbarde d’antan, qui part rejoindre ses petits enfants. D’ailleurs, la voiture devrait aussi prendre sa retraite !
Ils n’ont plus les moyens d’en acheter une plus récente. Ont-ils seulement les moyens de l’entretenir correctement ? Tu remarques distinctement le ralentissement (intellectuel…),
l’absence de vivacité, de mobilité. Cela augure d’assez mauvaises capacités d’anticipation et de réaction en cas de situation inhabituelle. Au moment où papy devra réfléchir vite, il n’aura
manifestement pas le temps de réagir en conséquence à l’instant crucial.
Détaille ce père de famille, sa berline encombrée d’enfants braillards, pas tous attachés avec leur ceinture. Penses-tu réellement qu’il est capable de
surveiller les arrières plus loin que le siège arrière, aura t’il le temps de se rabattre quand tu débouleras à toute vitesse ?
Vois le bon vivant rougeaud, son ventre rond et gras coincé contre le volant. Celui là, manifestement il a oublié la limite supérieure d’alcoolémie, ou bien il
se sent invincible parce qu’il a commencé à boire son coup de rouge dès le petit déjeuner. Tu es certain qu’il arrivera à freiner à temps si tu t’infiltres sur sa file ?
Jette un coup d’œil à celui ci, crispé sur le volant de sa camionnette, gigotant sur son siège, se massant machinalement la nuque. Ses yeux papillonnent, il a
du rouler toute la nuit, ou se lever aux aurores, il est fatigué, susceptible de s’endormir à tout moment, et ses temps de réaction sont inhabituellement lents.
As-tu vu cet adolescent crispé de 17 ans, en apprentissage de la conduite, à côté de son père déconcerté. La mère stressée, brassant l’air et ses nerfs sur le
siège arrière, l’abreuve de conseils contradictoires, tandis que le papa lui explique en même temps les modalités de la conduite sur autoroute. Il ne faudrait vraiment pas que ce garçon ait
besoin de freiner juste à ce moment la !
Entre 100 et 150 à l’heure, je dois donc théoriquement gagner 40 minutes….
Mais, au fait, quel temps vais-je gagner ? Pour gagner quoi ? Pour rattraper quel retard ? Le temps que j’aurai gagné, que vais-je en faire ? Ce
temps, de toutes façons, je le vivrai. Sera t’il plus savoureux si je le vis en dehors de la voiture parce que je suis arrivé plus vite ?
Et si par hasard, un jour je n’arrivais pas ?
Pourquoi, comment cela pourrait-il arriver ? A cause de moi, ou a cause de tous ces gens là ?
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